Je ne pourrais jamais vivre dans ton corps

bide
J’ai toujours détesté mes seins. Il faut dire qu’avoir un 90C à l’entrée en 6e, et faire une tête de plus que tout le monde, c’est pas forcément simple pour s’insérer dans la société. Alors j’ai fait du basket, et j’ai trouvé pour un temps ma place…
Mon corps a continué à s’épanouir, encore et encore… Ma tête n’était pas prête du tout! Le regard des hommes… Terrible! Le regard pervers des hommes sur la « petite fille » que j’étais, et que je voulais rester… Certains sont allés plus loin que le regard. A 15 ans, un inconnu m’a fichu la trouille de ma vie en me collant une magistrale main aux fesses… je revis encore cet instant avec stupéfaction 20 ans plus tard… Et mon cœur s’arrête de battre une minute. Et je veux fuir. Et me cacher.
A 16 ans, mon entraineur de basket m’a fait du chantage: soit je couchais avec lui, soit il n’entrainait plus l’équipe l’année suivante… Je crois que je n’ai vraiment pas compris sa proposition. Mon père est mort très tôt, et j’ai vraiment grandi dans l’innocence absolue de ce qu’était un sexe masculin et « le sexe » tout court… j’ai du tilter quelques mois ou années plus tard, quand une des filles de l’équipe m’a rappelé qu’un jour nous avions eu un autre entraineur… Ah oui tiens, il ne m’avait pas dit un truc avant de partir? ‘Tilt’
Je me demande aujourd’hui si ma prise de poids à cette époque n’était pas (aussi) un moyen de me cacher de tous ces regards. « Ne me voyez plus, je suis cachée sous la graisse, je ne suis plus désirable ».
Bref… rien de dramatique au final! J’ai lu des histoires tellement plus graves ici, des viols, des incestes, des femmes battues, des enfants réprimés… Rien de tout cela dans ma petite vie.
Le titre de mon témoignage est une phrase très spontanée lancée par ma mère, me croisant nue dans un couloir de notre appartement, quand j’avais 17 ans… Ma mère-belle-mince-parfaite. Cette phrase résonne encore profondément en moi… surtout depuis que j’ai des enfants. Comment peut-on dire cela à son enfant? Une adolescente de 17 ans pourrait presque entendre  » à ta place, je me suiciderais » Ca ne m’a pas vraiment traversé l’esprit, mais j’ai souffert, ca oui.
Ma mère n’a pas été une mauvaise mère, et je pense qu’elle a voulu déclencher en moi un déclic… La seule chose que je pourrais lui reprocher aujourd’hui, c’est de n’avoir pas envisagé autre chose qu’un manque de volonté. Et aussi d’avoir cru qu’être mince était la seule option possible pour être heureuse dans ce monde.
Et si je n’y pouvais vraiment rien? Et si ca ne me dérangeait pas vraiment, de faire 1m, 74 et 75 kilos? Je ne me trouvais pas si mal. Bien en chair, mais bien proportionnée. Musclée. Et ma paire de seins à elle seule comptait déjà pour 3 kilos dans la balance… si j’avais pu l’enlever…
Malheureusement, cette phrase (et surement d’autres éléments) a déclenché le cercle infernal: honte, régime, perte de poids, reprise rapide, régimes, yoyo, remords, haine de mon corps, haine de moi-même de ne pas être fichue de me maitriser, régime etc..
Encore du très classique. Rien de nouveau sous le soleil
Bilan? Aujourd’hui 20 kilos de plus, deux enfants et une jolie bavette.
Etonnamment, depuis que j’ai eu des enfants, je ne suis plus complexée par mes seins. Je pense que l’allaitement y est pour beaucoup. Mes seins, mes énormes seins, ont nourri mes filles pendant leur première année. Ils ont trouvé là leur fonction, leur essence. Je les ai acceptés. Alors que l’allaitement ne leur a pas rendu service… Et pourtant, ils ne me dérangent plus. Ils font partie de moi.
Mon ventre, ma bavette, c’est une autre histoire… Pourtant, ventre nourricier, ventre-maison de mes deux amours pendant 9 mois… mais non. Ce n’est pas toujours si simple.
J’ai beaucoup lu vos témoignages avant de me décider à poster ici. Vous m’avez beaucoup appris sur nous, les femmes, sur moi-même, en tant que femme. J’ai appris, en vous lisant, et parfois avec stupéfaction, que grosses-grandes-maigres ou menues, nous étions toutes névrosées… à différents degrés bien sûr, et sans forcément de connotation malsaine ou maladive. C’est juste un constat. Et une interrogation: qu’est ce qui dans notre éducation commune à toutes, nous femmes de ce monde, si différentes, a engendré ce même rapport au corps, cette horrible besoin de perfection? Ces désordres mentaux, qui nous font nous voir affreuses, d’où viennent-ils? Suis-je inconsciemment entrain de les reproduire chez mes filles? Angoisse…
Une amie m’a décomplexée un jour en quelques secondes: « certaines femmes pèsent un jour 180 kilos, et quand elles arrivent à ton poids après des mois ou des années d’effort, elles se sentent BELLES » wais, dingue… des femmes vivent dans mon corps et se trouvent belle? Intéressant comme concept.
J’ai compris beaucoup de choses sur moi-même depuis que j’ai des filles. Deux filles. Totalement différentes. Et en particulier, dans leur approche avec la nourriture. La première, toujours affamée, très gourmande, même à la naissance, elle buvait systématiquement plus que de raison, pour régurgiter ensuite le trop plein. Elle hurlait sa faim souvent. Ce besoin n’était jamais mitigé, toujours volume au max. Aujourd’hui à 6 ans, on lui met 10 gâteaux devant elle, elle va les engloutir, et en réclamer deux de plus, et me demander ce qu’on mange au diner, inquiète. Ma seconde, sur 10 gâteaux, elle en mangera deux, croquera dans le troisième, avant de le reposer et d’aller faire autre chose. Bilan: 15 mois d’écart, une fait 17 kilos, l’autre 27… J’ai compris grâce à ma deuxième fille que les réactions de ma première face à la nourriture n’étaient pas des réactions normales. Je ne pouvais m’en rendre compte avant puisque ce que vivait ma grande n’était autre que ma propre expérience.
Mon ainée est mon « clone de bouffe »! Mais? Mais? Dans la mesure où j’ai fait tout mon possible pour ne rien reproduire des erreurs qu’auraient pu faire mes parents… Dans la mesure où j’ai consciemment, sciemment, élevé mes deux enfants de la même façon… Mais? Serait-il possible que ce désordre soit autre que psychologique?
Et si? Et si c’était… génétique?
Soulagement: Et si ce n’était pas ma faute? Ce n’est pas ma faute? Le corps que j’habite est celui que m’a légué la nature, pas celui que j’ai monstrueusement créé?
Libération!
A ce jour, j’ai entamé une psychothérapie. J’ai ouvert la porte du cabinet pour une toute autre raison. Mais fort est de constater que si je veux un jour être bien -heureuse!- dans quelque domaine que ce soit, j’ai une montagne à gravir: m’accepter. Accepter ce corps que j’habite. Plus que cela, apprendre à l’aimer! Moi qui ait passé ma vie à me faire une opinion de moi-même en la cherchant dans le regard des autres, aujourd’hui, je dois me voir avec mes yeux, et m’approprier ce que je suis.
Je n’y suis pas encore. Je grimpe le sentier tout doucement. J’ai appris à ne plus dire « la chose monstrueuse » en parlant de mon corps. J’ai appris à ne plus insulter intérieurement les « grosses », les encourageant à cacher leur gras sous de larges vêtements (comme ceux que m’offraient ma mère?) J’ai appris que même les maigres avaient du ventre. J’ai appris qu’en fait, il est anormal de ne pas avoir de ventre.
Et un tilt: ma mère n’avait réellement pas de ventre. Non, pas un trou béant à cet emplacement, mais un ventre creux, jamais proéminent… Ah! Découverte! C’est donc après cela que je cours depuis des années? Mais quelle absurdité!
J’ai appris à toucher ce ventre. Non non, pas en étalant rapidement du gel douche, par obligation d’hygiène, en le frolant à peine, cerveau en mode déconnecté, pour vite le rincer ensuite, ce ventre, et l’oublier jusqu’à la prochaine douche.
Non, le toucher. Poser mes mains dessus. Ressentir. Palper. Pincer. Caresser.
Je réprime le dégout. Je réprime la honte. C’est à moi. Je n’ai pas honte d’avoir 5 doigts à chaque main, je ne devrais pas avoir honte d’avoir un ventre… Compliqué.
Demain je l’accepterai. Peut-être. Surement. J’espère. Je n’ai pas d’autre choix. Je veux être heureuse et épanouie, et mon ventre est ma montagne à gravir pour y arriver. J’y arriverai. Ensuite on passera aux bras, aux cuisses, au double menton. Mais ce sera plus facile. Et ensuite j’irai mieux.
Je sais aussi pourquoi je l’ai tant fait grossir, ce ventre. Ce ventre vide. Vide d’un 3e enfant que je désire tant. Moi qui suis tellement épanouie enceinte. Moi dont la faim insatiable et permanente disparait enceinte. Ne lisez pas ici que je désire un enfant pour les 9 mois de plénitude qui m’attendent. Ce n’est pas ce que j’ai dit. Mes deux merveilles sont la plus grande réussite de ma vie. Mon cœur brule du désir de voir grandir et d’accompagner un jour un 3e merveilleux petit être conçu dans mes entrailles.
Mais enceinte, c’est le seul moment de ma vie ou j’ai une relation saine avec la bouffe. Pas d’envies de sucré ou de salé. Pas de frustration devant un plat de légume. Parfois même, je m’arrête de manger avant d’avoir fini mon assiette. Relisez bien la dernière phrase: oui c’est dingue: je n’ai PLUS faim! Enceinte seulement. Et quelques jours après l’accouchement, je pèse moins qu’avant la conception. Mes démons me rattrapent bien vite ensuite. Mais encore une preuve, si il en faut, que mes « désordres » ne sont pas uniquement psychologiques. Quand la physiologie de mon corps est différente, ma relation avec la bouffe change. En mode « normal » j’ai faim. Tout le temps. Et j’ai peur d’avoir faim. Et je mange pour ne pas avoir faim…
Peut-être bien que je n’y peux rien.
Je ne suis pas coupable!
Et merde, j’y vivais plutôt bien dans ce corps, avant que tu le détestes, maman.

4 réflexions au sujet de « Je ne pourrais jamais vivre dans ton corps »

  1. Superbe récit, très bien écrit, très juste, très beau. Malgré le fait qu’il décrive une souffrance. Peur de ce ventre…;certes, mais une tête qui fonctionne bien, une âme riche, une personnalité tout en beauté. Je sais que ça n’aide pas à s’accepter, mais c’est déjà un point tellement positif sur lequel se concentrer…. Merci.

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  2. Un beau texte, beaucoup de courage, un grand pas vers l’autonomie de penser, et surtout vers votre propre regard.

    Un blog très aidant pour le partage de soi. Qui va dans le sens de l’affirmation de soi.

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