Le souvenir de mon IVG

Photo du 29-08-14 à 15.45

J’avais 21 ans quand c’est arrivé. Ma vie était celle d’une étudiante tout à fait ordinaire. J’étais en fac de lettre, je sortais avec mes amis, j’avais un copain génial.
On faisait l’amour souvent, passionnément. Et non, on ne s’est pas toujours protégé. J’ai dû arrêter de prendre la pilule parce qu’elle me rendait malade et je me disais qu’oublier la capote de temps en temps, ce n’était pas si grave. De toute façon, ce genre de chose ça n’arrive qu’aux autres. Tomber enceinte ? Quelle idée !

Et pourtant…

Je n’ai jamais vraiment surveillée mon cycle, ça arrivait quand ça arrivait. Et cette fois là, ce n’est pas arrivé… Au beau jour ça m’a percuté comme une claque en pleine gueule, ça faisait deux mois que je n’avais pas eu mes règles. Mon corps m’avait trahi, il avait bafoué notre pacte, il avait fait sa révolution en cachette.

En faisant pipi sur mon petit bout de plastique la nervosité me faisait passer de la terreur la plus totale à l’hilarité la plus indécente. Ce n’était pas moi, c’était un film, un gag !
J’ai dû en faire deux pour me rendre à l’évidence. Et toujours cette petite barre rose ou deux, je ne me souviens même plus maintenant.

J’ai dû fumer un demi paquet de cigarettes pour me donner une contenance, pour faire quelque chose, pour ne pas me retrouver seule face à cette réalité irréelle.

Elle était là, face à moi, telle une grande dame à l’air sévère. Elle ne disait rien, elle m’observait et le poids de son jugement m’écrasait la poitrine à tel point qu’il m’était impossible de respirer. « Tu peux être fière de toi » a t-elle fini par lâcher.

J’avais 21 ans. Et ma vie n’avait plus rien d’ordinaire.

J’ai fini par sortir de chez moi, je suis allé marcher au jardin du Luxembourg. Enceinte. Est-ce que les gens pouvaient le deviner ? Est-ce qu’ils étaient déjà en train de me juger ? J’avais la sensation que la terre entière s’était arrêté de tourner à cause de moi.

Le soir je suis allé voir mon copain, j’ai tapé à sa fenêtre qui donnait sur la rue et j’ai attendu. Quand il est apparu je n’ai pas pu dire un mot, je me suis mise à pleurer, pour la première fois de la journée. Je ne sais comment mais il a compris tout de suite. Il est venu me chercher dehors et il a parlé à ma place. J’écoutais attentive sans pour autant comprendre. Il a essayé de me rassurer, comme il pouvait. Il est allé voir sa mère dans sa chambre et lui a tout raconté. Elle n’est pas venue me voir tout de suite. Il est revenu et on s’est couché.

Le lendemain c’est elle qui a tout pris en main. Elle a téléphoné à l’hôpital a pris rendez-vous pour moi, j’en aurais de toute façon été incapable. Elle ne m’a pas beaucoup parlé, mais son regard n’était pas amer. Il était compatissant et chaleureux. « Ça va bien se passer » semblait-elle dire. Les jours suivants la vie a repris son cours, mais mon corps était déjà en train de me quitter. Je ne me souviens plus du premier rendez-vous à l’hôpital. Je me revois simplement dans la salle d’attente, toujours avec elle. Lorsque j’ai pleuré pour la deuxième fois, elle m’a prise dans ses bras. Elle, cette inconnue, cette mère qui n’était pas la mienne. Elle était là, avec moi alors que rien ne l’y obligeait.

La semaine qui a suit, ma corps a commencé son abominable décente aux enfers. Mes seins devenaient énormes, je me suis mise à vomir, partout, tout le temps. Il y avait quelque chose en moi qui vivait sa propre vie et qui ne voulait rien savoir de mes souffrances.

Je n’ai jamais hésité, je ne me suis jamais posé la question. Ma vie venait à peine de commencer, je ne pouvais pas déjà la partager, l’offrir à quelqu’un d’autre.

Mon copain, lui a douté. Il a envisagé. Il se sentait capable. Il aurait accepté. Avec le recul je me dis que la déchirure a été plus douloureuse pour lui. Parce qu’il n’avait pas le choix. Ça s’était imposé à lui et on lui avait imposé cette séparation. Il n’avait aucun pouvoir, alors qu’il aurait été capable. On ne lui avait laissé aucune chance. Je ne lui avais laissé aucune chance. Il s’est éloigné pendant un temps, je n’ai pas essayé de le retenir. Nous nous sommes pas vu jusqu’au jour de l’avortement. Je ne voulais pas être près de lui. Ça aurait eu du sens. Nous aurions été trois et il n’avait jamais été question d’être trois.

Pourtant il a insisté pour m’accompagner. Il a été présent, il m’a tenu la main, il a attendu avec moi. Il m’a raconté des histoires, il a essayé de me faire rire. Pendant que mon utérus passait sous un rouleau compresseur sous l’effet des abortifs. Il parait qu’on oublie la douleur. C’est vrai, je ne me souviens plus. Mais je sais que je n’avais jamais eu aussi mal. Une douleur viscérale. On m’a donné un cachet que j’ai régurgité, on m’a injecté des antidouleurs qui ne faisaient aucun effet. J’ai fini par l’apprivoiser cette douleur, elle a été essentielle, elle m’a réconforté. J’étais en train de payer mon crime. Je l’ai accepté.

Je suis sortie de l’hôpital comme j’y étais entrée.

Je savais qu’à ce moment là que les remords et le tristesse allaient émerger, prendre le contrôle de mon être, s’introduire dans mes entrailles et s’y installer pour les années à venir. J’ai attendu, j’étais prête à les accueillir. Mais il ne s’est rien passé. J’ai marché, en me disant que j’allais bien finir par les croiser sur mon chemin, au coin d’une rue. Qu’ils étaient juste un peu en retard. Mais ils ne se sont jamais pointés. Les remords et le tristesse m’ont oublié. Il n’y avait que moi et ma conscience. « Démerde-toi avec ça » semblaient-ils dire.

Le lendemain j’étais redevenue une étudiante ordinaire.

Ça fait 4 ans maintenant. J’y pense parfois, je manipule ce souvenir comme on manipule un vase en cristal, avec précaution et délicatesse. Je l’observe un instant, il est là devant moi, saillant et fragile à la fois. Et puis je le repose sur son étagère. Il n’est pas malveillant, il attend tout simplement, qu’un jour un heureux évenement vienne lui apporter un peu d’ombre.

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