Mon corps et sa mémoire

Moi, c’était ma mémoire. Elle n’était plus connectée à mon corps.

On a falsifié ma mémoire, on m’a traitée d’allumeuse, de menteuse.

Lorsque j’avais 9 ans, mon demi-frère a abusé de moi. Je n’ai jamais été soumise, pas plus que timide, je n’ai jamais voulu être une victime, mais parfois, l’adversité est trop forte. Je l’ai dit à ma mère, elle a pâli, elle est partie, j’étais persuadée d’être sauvée. Mais elle n’a rien fait, on m’a accusée d’être fautive, et il a recommencé. Pire, ma mère battue et mon beau-père alcoolique m’ont convaincue que j’étais la source de tous leurs maux. Alors ma mémoire a cessé de m’appartenir : elle est devenue leur propriété, façonnable à souhait.

Je me battais, je lisais, je sortais, je tentais de dénoncer, mais à chaque fois que je me débattais contre les mensonges avec lesquels ont tentait de forcer mon crâne de jeune fille, j’étais punie, embrouillée, on ne me croyait nulle part car ma mère démentait. Je n’oublierai jamais sa plus atroce trahison. J’ai tout raconté (les harcèlements, les intrusions dans ma chambre, les coups qui pleuvaient sur ma mère) à l’assistante sociale de mon collège, qui a convoqué ma mère. Cette dernière est devenue folle furieuse, et m’a forcée à « avouer » à l’assistante que j’avais menti. C’était trop, je crois que quelque chose s’est brisé dans ma raison. Alors j’ai oublié. Tout oublié, purement et simplement.

J’avais oublié, certes, mais mon corps m’avait suivi. Un corps très précoce pour une adolescente, un corps qui ne voulait pas se faire discret. J’étais une enfant sensuelle, je rêvais d’être, plus grande, une fougueuse amante. J’avais soif d’amour. Après avoir croisé le chemin de mon agresseur, tout s’est arrêté, comme une horloge vide. Mon corps avait des années de plus que ma sexualité. Mon mépris pour lui n’avait pas de limites : je voulais être un pur esprit, un être désincarné, dépossédé de ce fardeau sale et douloureux. Je ne savais plus faire la part des choses : les hommes étaient des chiens, mais je méritais qu’on me fasse du mal, j’avais commis quelque chose de grave…quoi ? Je ne m’en souvenais plus…Tout cela se perdait dans les insultes obscènes que me lançaient les hommes, dans la rue, et dans les yeux du garçon qui me tripotait sans cesse au collège. Mon corps n’abritait plus qu’une marée de dégoût, et même lorsque j’ai éclaté la figure du petit pervers, je ne me suis pas sentie plus en sécurité. Tout m’apprenait qu’être une femme c’était ça.

Quelques années après, j’avais fait du chemin. Mon corps était un objet esthétique que j’estimais beau, mais inintéressant, stérile, superflu. Un truc sacrifiable. J’ai rencontré un type bien plus âgé que moi au cours d’une soirée entre amis. Je me suis réveillée lorsqu’il avait sa main sous ma culotte et qu’il se pressait contre moi. Paralysée, muette, je me suis rappelée de tout. Je suis partie de courant. Et l’idée a germé en moi qu’il fallait que je sacrifie ce corps. S’il était si désiré, et que j’en souffrais, je devais m’en débarrasser. Je suis sortie avec ce même type, et j’ai failli mener à bout cette horrible idée. Mais au dernier moment, je me suis révoltée, j’ai cru que j’allais vomir, imploser, que j’allais décapiter l’homme qui se trouvait dans mon lit ! Je n’étais même pas terrifiée, j’étais trop fébrile. J’ai réalisé que je me devais ce respect, que je me devais d’être ma propre amie. J’ai imaginé ce que je dirais à ma fille si elle se trouvait dans la même situation que moi. Je n’ai pas couché avec lui. Je me suis figurée en guerrière fière, indépendante, et j’ai compris que je devais partager mon amour et ma compassion avec mon propre corps. Petite, j’imaginais que j’étais Lili la Tigresse, dans Peter Pan.

A peine quelque semaines après ce déclic, j’ai rencontré celui qui est aujourd’hui mon fiancé, et j’en suis tombée amoureuse. J’étais terrifiée. Je voulais tout lui donner, mais j’avais l’impression que mon corps était souillé, véritable ruine.

Il a tout aimé chez moi. Même mon sexe que j’avais toujours évité de regarder, même mes grains de beauté, même mes regards un peu moqueurs, même ma réticence à être touchée. C’est moi qui suis venue vers lui, c’est moi qui ai initié nos rapprochements à force d’amour reçu. Depuis deux ans que nous nous aimons, ce fut une psychothérapie. A présent, je suis amie avec ma mémoire ainsi qu’avec mon corps, je sais que je mérite d’être aimée, je sais qui sont les coupables – et que ce n’est pas moi. Je me suis réconciliée avec la petite fille passionnée que j’étais.

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10 réflexions au sujet de “Mon corps et sa mémoire”

  1. La fin de votre récit m’a sauvé du gouffre, dans lequel j’ai plongé en lisant cette histoire effrayante. Vous avez été trahie par tous et la pire des trahisons est celle de votre mère, la personne censée vous défendre et protéger. Vous avez failli vous trahir, votre mémoire s’est déconnecté pour ne pas « disjoncter » devant tant d’horreurs.
    Rendons grâce à cette force en vous qui vous a permise de vous relever, vous reconstruire, aimer, vous aimer. Il y a des miracles dans la vie, c’est vous qui avez fait le vôtre. Félicitez vous et vivez heureuse…
    Toute ma tendresse

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  2. Merci pour vos réponses !
    Je n’ai pas tout raconté dans ce texte, je voulais en venir à l’essentiel. J’ai également tenté de le dire à mon père, il a refusé de m’entendre, il ne voulait pas « s’en mêler ». Je suis tellement heureuse de m’être sortie de tout cela ! Même si c’est le genre de chose qu’on n’oublie jamais réellement.
    Je vous souhaite beaucoup de courage pour vous-mêmes, et j’espère que vous parviendrez à atteindre la paix (c’est un peu grandiloquent comme formule, mais je ne trouve pas d’autre terme..).
    Je vous embrasse.

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  3. Je reviens vous reparlez .Merci pour ton témoignage car je me sens moins seul. Car la mémoire du corps est si fort. Je connait bien ces douleurs d`agression sexuel, violence phisique et mental. Je suis en paix avec ….mais j`ai du faire des choix pour arrèter de souvrir. des deuils…pardesus deuils…je suis heureuse sens …. j`ai du travailler fort pour apprendre a me faire respecter. ( mais j`aimerai bien comprendre le message de ta photo ou la photo que tu as choisi. ) merci pour ton témoignage . Moi l`homme et la femme qui ma donner la vie. Depuis l`âge de 15 ans que je les ai renier a tout jamais.
    Je ne pardonner jamais a ces deux êtres….. et je suis en paix avec moi.
    car pour moi etre mère et père ne vas pas avec pervert.
    Bravo une autre survivante .

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    1. J’ai choisi cette photo car c’est mon fiancé qui l’a prise, il voulait que je me sente belle, que je fasse confiance à son regard. Le visage est évidemment gommé, mais mon expression est assurée, heureuse. Cette photo me semblait représentative du chemin parcouru, et d’une joie retrouvée. Voilà-voilà :)
      Et pour vous répondre, j’ai rencontré d’autres parents, et ceux-ci aimaient profondément leur progéniture, sans condition, avec autorité mais raison, en veillant sur eux. Et ils étaient eux-mêmes, pourtant, issus de familles difficiles….C’et donc bel et bien possible !
      Quand à la famille, il est douloureux de faire un sevrage radical, même si c’est le plus raisonnable…c’est très courageux de votre part.
      Bon courage à vous.

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      1. Merci beaucoup pour votre réponse.Là je voie bien ta guérison.
        Ton fiancé a raison . C`est vrai aussi que ton expression de ton corps semble heureux.
        je suis fière de voir une femme heureuse dans son corps.
        Moi j`ai fait le deuil de mon corps total. J`ai essayer mais c`était trop douloureux. Bravo tu as beaucoup de courage.

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