Ma blessure invisible

Pourquoi écrire ? Pourquoi raconter ma vie ? J’ai déjà tout dit… mais à si peu de monde. Peu de personnes de mon entourage me connaissent vraiment. Beaucoup me trouvent froide au premier abord. Peut-être que mon parcours semé d’embûches explique ce trait de ma personnalité ?

1980 : ma naissance.
J’ai déjà une sœur de 11 mois plus âgée. Suis-je l’accident du retour de couches ? Je pense que oui.
Évidemment mes premiers souvenirs ne remontent pas avant l’âge de 6 ans. Je suis une enfant hyper timide, et angoissée de parler aux autres. J’aime beaucoup dessiner. J’adore les chats.
Déjà je sais pourquoi j’ai si peur. Je suis envahie par le psoriasis. Sur le cuir chevelu d’abord. Le shampooing a une odeur atroce. Ma mère m’habille et me coiffe mal. J’ai un strabisme. Je suis la risée de mes camarades d’école.
J’ai peur de mon père. Parce qu’il me bat. Parce qu’il me force à manger plus vite à coup de fourchette sur les mains. Parce qu’il bat ma sœur. Parce qu’il bat ma mère. Parce qu’il crie sur ma grand-mère. Il me fait très peur. J’ai 6 ans.

Années collège.
Je suis toujours aussi mal coiffée et habillée. Maintenant je sais que mes parents n’ont pas beaucoup d’argent. On vit dans un HLM. Ma mère travaille, mon père non. J’aime lire. J’aime entrer dans des mondes imaginaires. J’aime faire partie d’histoires incroyables. J’aime aussi les bébés. A 12 ans, je suis opérée de mon strabisme. Je grandis. Je suis très fine. Je suis très mauvaise en sciences. Je passe mon Brevet des Collèges. J’ai failli doubler la 3ème.

J’ai toujours très peur de mon père. Il s’acharne sur moi. Il veut que je « change de tête », il ne me supporte plus. Les repas sont une torture, je mange en face de lui. Je dois aller vite. Sinon… Ses claques me font faire pipi dans ma culotte. Je n’ai presque jamais eu de traces. Une fois si, mes lunettes se sont cassée, et il m’a éclaté la lèvre. Les voisins entendent tous. Personne n’a jamais rien dit. Je les hais. Je hais mon père. Je rêve la nuit de le tuer. La haine m’envahie.

Années lycée.
Je suis très pressée de grandir. D’avoir 18 ans pour partir. Le psoriasis a envahit mon ventre. La dermato fait sortir ma mère pour me demander si j’ai des problèmes. Je lui dis tout. Elle ne fait rien. Sauf me donner une crème pour tout faire disparaître. Je redouble la seconde. Je travaille beaucoup. J’ai de très bonnes amies qui savent ce que je vis. Je fais des crises de tétanie et de spasmophilie. Cette phrase du prof d’anglais qui ne m’étais pas adressée particulièrement mais qui m’a fait beaucoup souffrir : « Vous savez, celui qui a des parents qui boivent sera un jour un alcoolique ». Je m’effondre. Alors moi aussi je battrais mes enfants ? JAMAIS.

Je suis toujours le souffre-douleur de mon père. Ma sœur est partie faire ses études supérieures. Je suis maintenant seule. Je passe mon Bac. Je suis inscrite à la Fac de LEA. Je passe l’été à travailler.

19 ans : mon père : « Si tu ne te casses pas, je te tue ».
Je pars. Avec un sac. Ma brosse à dent. Mon chéquier. Quelques habits. Trois fois rien. Je l’ai fait. Et je ne suis jamais revenue. J’ai dû abandonner mes études au bout d’un mois pour travailler. Je vis dans une tente dans un camping, en plein mois d’octobre. Je connais la faim et le froid. Je fais une dépression. Je trouve du travail dans un hôpital, service psychiatrie. Je trouve un appart. Je vis avec mon copain.
20 ans : nouveau travail. J’y suis toujours. J’ai évolué professionnellement. J’en suis très contente.
23 ans : naissance de ma fille, mon premier bonheur.
25 ans : séparée de son père, j’affronte une à une les difficultés d’être mère célibataire.
29 ans : je rencontre l’Amour de ma vie. Je suis la femme la plus heureuse du monde. Il me comble de bonheur.
31 ans : notre mariage.
32 ans : naissance de notre fils.

Mon père n’a aucune excuse pour tout ce qu’il m’a fait subir. Il n’est pas alcoolique, ni drogué. Il a été conscient des coups qu’il me portait. Il voyait le mal qu’il me faisait. Il ne s’est jamais excusé. Jamais je ne lui pardonnerai.
Quelques fois je repense à mon parcours.
Aujourd’hui j’ai 32 ans. Je ne bats pas mes enfants.

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7 réflexions au sujet de “Ma blessure invisible”

  1. Bravo d’avoir été aussi forte pendant toutes ces années. Ton prof avait totalement tord !
    Ma mère à aussi des problèmes avec l’alcool, heureusement mon père est un homme merveilleux, qui est à ces côtés malgré ça. Un jour de crise à la maison je lui ai dit : Papa vient on s’en va, on part, on la laisse avec son whisky. Il m’a répondu : Elle est malade et malgré ce que tu peux penser, je l’aime ta mère. J’ai alors su que c’était à moi de m’en aller, seule, maintenant que je vis avec mon copain, ça va mieux, je parle quand même à ma mère et même si j’ai été malheureuse, j’aime quand même ma mère. Je me suis toujours jurée que jamais je ne serais comme elle et je tiendrais ma promesse. Ton prof ce jour la à entamé un sujet qu’il ne connaissait pas. Quand on a souffert je pense qu’au contraire on veut faire vivre à ses enfants tout le bonheur qu’on a pas eu. Bravo à toi et pleins de bonheur !

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  2. ta vie est un livre, un grand livre d’aventure ou tu es l’heroine, bien sur c’est une phrase comme cela, mais en lisant moi ta vie, je me dis, quelle nana !
    maintenant je vois que les chapitres passés on laissé des traces mais que de nouvelles aventures sont là, des pages de bonheur, et ce qui fait que tu sais ou il se trouve ce bonheur c’est que justement tu ne l’avais pas, alors au lieu de rester au carrefour des tristesses, toi tu a pris la route qui va vers la stabilité, l’amour, la maternité, et te voilà ce qui a fait de toi, ce qui est toi maintenant et l’etre genial que tu construit, tu es une belle reussite,
    et oui, je sais sur l’alcoolisme, on dit que l’enfant va boire, l’enfant battu va battre,
    l’enfant violé va violé, comme si l’enfant (et meme adulte on a toujours notre part enfant) et bien comme si cela n’etait pas assez, on redonne le poids, finalement on dis tu es battue, et en plus on te dis tu vas etre pareil que lui un bourreau, alors on se dit mais finalement a quoi je sers ? si je suis aussi mechant que lui ? pffffffffffffff bah non, faut dire a ceux qui on subi des violences, que c’est pas une generalité tout cela, bien sur on retrouve des faits, mais avoir vécu avec quelqun d’alcoolité violent par ex, ne fait pas d’une personne un futur criminel, il a assez de sa peine, donc je laisse ce message, je dis que l’alcool n’est pas une maladie, elle donne des maladies, je voudrai aussi le dire, car cela fait du mal autourddu parent alcoolique, on lui trouve un statut de malade, alors que l’entourage lui on se souci pas de son etat psychologique, de ses maladies dans son ame so n corps, etc

    moi je trouve que ton temoignage est beau, et donne espoir et qu’on peut se reconstruire,

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  3. Encore tant d’émotion, tous ces témoignages, dont certains réveillent mes propres souvenirs. Vous êtes une résiliente, j’ignore si vous connaissez ce terme, popularisé en France par Boris Cyrulnik. Les personnes qui ont traversé l’enfer dans leur enfance, trouvent souvent des ressources insoupçonnées pour en sortir plus fortes et grandies.
    Rien n’est prédéterminé, nous avons toujours la liberté de choix. Bravo d’avoir exercé la vôtre et d’avoir fait de votre vie quelque chose de beau…

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  4. Touché de lire ta vie, ton histoire j’ai ravalé ma salive 4 fois pour ne pas pleuré !!! Tu a été très forte de vivre ça et de le raconter !! je te dis chapeau bas ;-) quelques lignes m’ont rappelé des choses que j’ai vécu et je sais que ce n’est pas toujours facile d’être une enfant !! une chose est sûr tu est une super maman :-) je t’embrasse Marjo

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  5. Félicitations pour ce récit poignant et sincèrement très bien écrit et très bien rythmé. Merci pour cette leçon de courage. A la lecture de ton récit, je me replonge dans ces années lycées pendant lesquelles je t’ai connue. Comment te dire que j’ai toujours sû, au fond de moi, que tu n’avais pas une vie facile et que pour cela, je n’ai jamais répondu à des remarques (d’ados) car je savais au fond que tu devais souffrir par ailleurs. Mais il est aussi difficile de lire ces mots, car cela signifie aussi que l’on en a pas assez vu…. En tous cas, ta vie est une belle revanche :). Quant aux professionnels qui, trop souvent, préfèrent se taire face à la détresse de leurs patients, je n’en dirais pas plus!

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