Le jour où je me suis incarnée

Pendant 32 ans j’ai vécu dans un contenant charnel, ce que l’on appelle une enveloppe « corporelle » je crois… C’est très étrange à décrire car à l’heure où j’écris ces lignes, j’ai l’impression que je me souviens de ma vie psychique, de mes pensées mais je n’ai aucune conscience de la vie de « mon » corps…  Jusqu’à il y a 6 mois, je n’avais pas d’identité corporelle, enfin pas d’identité tout court, mise à part celle que j’ai entendu les autres me donner dès ma naissance… A peine née, on disait déjà à ma mère : «  attention, isabelle elle sera grosse »… Alors, Isabelle a grandi avec cette crainte, cette ligne de conduite qui a guidé ses premiers pas vers la nourriture… Attention, danger, tu seras grosse… Cela n’a pas manqué… J’ai toujours été la grosse Isabelle… Celle qui, enfant, se cachait pour manger ces bonnes choses qui lui étaient interdites… petits moments coupables et honteux de plaisir volé… et il fallait alors que je mange le plus possible sans savoir quand serait la prochaine fois où je pourrais remettre la main sur ces aliments interdits…  et je me remplissais…
Petit caractère rebelle à l’origine, j’ai vite appris à me taire, à me conformer à ce que l’on attendait de moi, tétanisée par la trouille de l’autorité…   et je me remplissais…
Les 32 premières années de ma vie peuvent se résumer à « SOIS GROSSE ET TAIS-TOI »…  Je n’existais pas… « Moi » je l’ai bien caché sous 133kg de carapace…
Je n’ai jamais été une fille.  Par exemple, je n’avais pas le droit aux cheveux longs, fallait que ça aille vite le matin pour se préparer et mes boucles naturelles auraient ralentis la routine millimétrique du quotidien…  Un détail parmi tant d’autres qui illustre mon enfance… j’étais alors une enfant docile, sage, obéissante… et je me remplissais…
Je n’ai jamais été une jeune fille… J’étais une grosse, pas une fille… Et mes premières tentatives de coquetteries se sont soldées par tant d’humiliations… Pourtant j’aimais ça moi, jouer à la fille… Alors, pour ne pas quitter ce chemin identitaire prédestiné,  je rajoutais des kilos sur chaque tentative de rébellion, c’est que je n’ai pas été facile à faire taire hein ! … et je me remplissais…
Je n’ai jamais été une femme… jamais… je ne sais d’ailleurs rien en dire… Par contre j’ai été (et je suis) une mère !  Avec le recul, je me rends compte que mes maternités ont été les premières prises de contact entre « mon corps » et « moi »… Ce n’est d’ailleurs pas innocent si je les ai vécues à l’extrême, dans la rébellion, et paradoxalement dans une confiance totale en ce corps… J’ai donné naissance à mes fils à la maison… première histoire juste mon corps et moi… première réussite, seule, avec mon corps… Par contre, vous remarquerez que je n’ai pas porté de filles… ce n’est pas un hasard pour moi, à cette époque-là de ma vie c’était inconcevable que je sois la mère d’une fille… c’est quoi une fille ?
Mais inlassablement, mon enveloppe corporelle grossissait… Elle me protégeait en définitive… Elle me permettait d’être obéissante, de faire ce qu’on attendait de moi, être grosse et me taire… Réduire tout mon être à ce gras, pour que personne (et surtout pas maman) ne voit qui j’étais vraiment, là bien caché à l’intérieur…Comme ils étaient gentils ces kilos… Braves petits soldats protecteurs… Ils m’ont donné une identité… La bouffe c’était ma vie… Du plaisir officiel d’aimer bien manger, au plaisir honteux et coupable de se remplir.  J’ai l’impression que toute ma vie a tourné autour de la nourriture, entre les régimes, les crises de boulimie, l’éveil à l’alimentation bio, le combat contre les allergies alimentaires de mes enfants… La bouffe, la bouffe, la bouffe… tout le temps… parce que c’était, en fin de compte, le seul plaisir qui m’avait été permis vu qu’il m’avait aidé à me mouler… y a de quoi devenir schizophrène vous ne trouvez pas ? Faut pas s’étonner si j’ai terminé psychologue !
Putain je me suis fait taire sous le gras ! J’ai étouffé « Moi »…  Parce que « moi » était bien trop dangereux pour le fragile système familial… Je peux très narcissiquement dire que je suis le « symptôme » comme on dit en systémique…
Et un jour, j’ai sauté le pas… Une thérapie… c’est la seule chose que je n’avais pas encore essayé pour perdre du poids… Alors je suis allée consulter une kinésiologue praticienne en EFT parce que cette thérapie passe par le corps pour atteindre l’esprit… Parce que je me suis dit que si ces kilos ne voulaient pas me quitter c’est que « mon corps » voulait me dire quelque chose, fallait que je l’aide à me parler … Et j’ai relu toute ma vie, pas pour perdre des kilos en définitive mais parce que j’en avais marre d’avoir mal à « Moi ». Alors on a parlé des émotions, des humiliations, du « t’es une bonne à rien », de la pression du « sois parfait », de la relation à la mère, du sacrifice, du contrôle, de l’éducation, du plaisir, de la féminité…
Mais j’ai encore continué à me remplir un peu, parce que ce n’est pas facile de prendre les commandes, de se mettre aux manettes de sa vie…
Et d’ailleurs, j’ai failli prendre le pouvoir de manière extrême… c’est tout moi ça, faut toujours que je sois excessive… comment mieux contrôler sa vie qu’en n’y mettant fin ?
Oui l’idée m’a effleurée… Il y a 6 mois je n’avais plus que deux possibilités… La mort où le bypass… vu que manifestement, même avec la thérapie je n’étais pas capable de réussir…
Puis est venu ce jour… Le jour où je me suis incarnée… Ce jour-là j’ai fait la connaissance d’une femme formidable, qui a fait un témoignage de vie… Elle m’a parlé de son histoire, de sa chirurgie de l’obésité… et je lui ai parlé de mon histoire… Elle a eu ces mots… Tu peux opérer ton corps mais ça n’opérera jamais ce que tu as dans la tête… Et ces paroles-là, qui dissociaient le corps de l’esprit m’ont juste permis  de relier « mon corps » et « moi »…  Putain de merde… j’ai un esprit ET j’ai un corps…
Je venais de connecter le fusible… de brancher le courant… et tout le travail thérapeutique qui était dans ma tête, j’ai pu le faire passer dans mon corps… et j’ai pu entendre tout ce que mon corps avait à me dire…
Et je suis venue au monde… je me suis incarnée… j’ai fait connaissance avec moi-même… j’ai pris la décision de vivre… de vivre MA vie… de ne plus me faire taire, de ne plus avoir peur, d’être là, entière, et putain, de vivre… Et pour la première fois de ma vie… je n’ai plus eu faim ! J’ai arrêté de me remplir…  et mes petits soldats, mes kilos, ils peuvent partir, je n’ai plus besoin d’eux… Ils ne sont plus mon identité ! 6 mois plus tard, 27 kilos sont déjà partis, sans « faire régime », ni me priver, ni me frustrer !!! Je n’ai plus faim… Je n’existe plus uniquement par et pour la bouffe !  La nourriture maintenant me sert à faire fonctionner mon corps…
Lui et moi on fait connaissance… on s’entend plutôt bien d’ailleurs ! Je suis certaine qu’on va vivre une belle histoire !
Je m’appelle Isabelle, je suis une femme… et c’est aussi simple que ça…

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13 réflexions au sujet de “Le jour où je me suis incarnée”

  1. Un très beau témoignage.. qui exprime parfaitement ce qu’est avoir des problèmes de poids…on ne peut pas entierrement guerir le corps sans guerir l’esprit.. un bel écrit également..

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  2. tres touchant ton témoignage. tu peux etre fiere de toi, tu as gagné la bataille!! c’est fou ce qu’on peut faire en tant que parent. rien qu’avec une attitude et des mots :(

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  3. Enfin , ENFIN je me retrouve dans les paragraphes, les lignes, les mots… tout ça me parle énormement. Je commence a peine aussi a accepter mon corp. j’espere vraiment que toute ta vie sera étendu de bonheur et de joie et de cette feminité que j’essaie de trouver depuis aussi. SI tu fini par enfin l’enfermé a l’interieur de toi je serais vraiment heureuse pour toi. lâche pas, aime toi.. la vie est si belle!

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  4. woaw, j’en aurais presque les larmes aux yeux…. je suis dans la même démarche et je comprends tellement tous les mots de ce texte. bravo d’avoir pu l’écrire etmerci

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  5. Bravo, quel long chemin.. les aliments te permettent aujourd’hui de faire fonctionner ton corps. Bientôt, ce sera peut-être même autre chose. Je te souhaite de trouver aussi le vrai plaisir de la nourriture.

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  6. Moi qui te connais, moi qui vois en toi une grande soeur, moi qui me confie et reçoie tes confidences… ce texte m’a litteralement bouffé les tripes ! J’ai envie de te dire que je t’aime, que tu es belle, que tu es forte et courageuse ! Le bonheur tu le touche du bout des doigts depuis 6 mois mais tu mérite de le prendre à pleine main et je sais que c’est pour bientôt.. je te l’ai déjà dis souvent… tu es mon modèle <3

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  7. Ma belle Isa!
    Merci pour ce texte qui me touche forcément, et merci aussi parce que c’est en partie grâce à Toi que j’ai pu écrire mon texte aussi 2 pages avant toi.
    Je ne croyais pas que ce jour viendrait pour moi et tu m’as fait espérer, jusqu’à ce qu’il arrive enfin.
    MERCI.

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  8. taire ce qu’on est parce que ça ferait trop pour les autres je connais, et le chemin pour être juste ce qu’on est est difficile surtout quand on a été conditionné à satisfaire les autres ( la famille) et qu’on a le sentiment que si on est soi, on dérange.

    il faut prendre du recul, couper les liens toxiques parfois, accepter les autres tels qu’ils sont mais ne plus se définir selon ce qu’ils nous ont transmis

    ton témoignage est vraiment super merci

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  9. Oui, c’est ça. Enfin des mots sur mes maux. Je me sens seule, c’est tellement lourd à porter (dans tous les sens du terme)… Alors que je sens que j’ai besoin de légèreté, que je suis légère au fond, en dessous… Je sens que la « connexion du fusible » est presque là… Ça fait un bien fou de voir que certains chemins se ressemblent, que tout n’est pas inexorable… Merci pour ce témoignage… ça donne envie de se rencontrer et d’échanger, de discuter, de converser, d’avancer… de se sentir moins seule…
    Merci en tous les cas.

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